E-ordonnance : interview avec le Conseiller national et pharmacien Thomas Bläsi

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GENÈVE - Ces derniers jours, le Conseiller national genevois (UDC) et pharmacien Thomas Bläsi est apparu dans plusieurs grands médias comme la RTS ou 24 Heures - TDG. Il a notamment alerté sur le détournement de médicaments sédatifs envoyés par WhatsApp ou par e-mail à la suite de cette sordide affaire de soumission chimique et violences d’un ancien élu argovien.

M. Bläsi avait déposé en 2024 une motion sur la délivrance de ces médicaments. Il y dénonçait des pratiques illégales de prescription de certains médicaments pouvant être détournés comme les benzodiazépines, antihistaminiques ou neuroleptiques. Son texte avait été rejeté par le Conseil fédéral. Il milite, comme on va le voir dans cette interview, pour un système d’ordonnance électronique avec QR code.

Pharmapro.ch a pu l’interroger pour répondre à nos questions.

Vous êtes donc favorable à l’adoption de l’ordonnance électronique ?

Oui, je suis favorable à l'ordonnance électronique. C'est une évolution nécessaire de notre système de santé. En revanche, je considère que le modèle actuellement proposé par le Conseil fédéral ne répond pas entièrement au problème des fausses ordonnances et risque même de créer un faux sentiment de sécurité.

Aujourd'hui, l'ordonnance électronique permet principalement de vérifier l'identité du prescripteur. C'est un premier pas, mais cela ne suffit pas. Elle ne garantit pas que l'ordonnance n'a pas déjà été exécutée dans une autre pharmacie. Or, c'est précisément cette information qui est essentielle pour empêcher les doubles délivrances ou la réutilisation frauduleuse d'une même prescription.

À mon sens, une ordonnance électronique avec un QR code sécurisé doit remplir deux conditions indispensables :

- Permettre de vérifier que le prescripteur est bien authentique ;

- Permettre de savoir immédiatement si l'ordonnance a déjà été délivrée, totalement ou partiellement.

Pour atteindre cet objectif, les systèmes informatiques doivent pouvoir communiquer entre eux. Aujourd'hui, il existe environ six logiciels de gestion utilisés dans les pharmacies et une soixantaine de logiciels chez les médecins. Sans interconnexion, l'ordonnance électronique perd une grande partie de son intérêt.

Des solutions existent déjà. Le réseau HIN permet des échanges sécurisés entre les professionnels de santé. De même, le projet commun d'ordonnance électronique développé par la FMH et pharmaSuisse va dans la bonne direction, car il repose sur une plateforme partagée et interopérable.

L'objectif n'est donc pas seulement de numériser l'ordonnance, mais de construire un système réellement sécurisé, capable de prévenir les fraudes plutôt que de simplement les rendre plus difficiles.

Pourquoi pensez-vous que votre motion, qui semblait pertinente, a été refusée par le Conseil fédéral ?

Le Conseil fédéral a estimé que le cadre légal actuel était suffisant pour lutter contre les fausses ordonnances. Je pense que cette analyse ne correspond plus à la réalité du terrain. Aujourd'hui, de très nombreux médecins transmettent encore leurs ordonnances directement aux patients par e-mail ou, plus préoccupant encore, par WhatsApp. Pourtant, ces modes de transmission ne sont pas conformes au cadre légal applicable à la transmission de données médicales sensibles et des prescriptions. Malgré cela, cette pratique s'est largement répandue.

À Genève, les services du pharmacien cantonal connaissent cette situation. En théorie, chaque ordonnance douteuse devrait faire l'objet d'une vérification auprès du prescripteur. En pratique, le volume est devenu tellement important qu'un contrôle systématique paralyserait les pharmacies et retarderait considérablement la délivrance des traitements. Les autorités ont donc été contraintes d'adapter leurs contrôles à cette réalité.

C'est précisément pour cette raison que je considère que les arguments du Conseil fédéral ne tiennent plus. Ils reposent sur l'idée que les mécanismes de contrôle existants sont suffisants. Or, lorsque les ordonnances circulent quotidiennement par des canaux qui ne garantissent ni leur authenticité, ni leur intégrité, ni leur traçabilité, ces contrôles deviennent largement inopérants.

La réponse du Conseil fédéral est, en outre, intervenue avant le drame survenu en Argovie, qui a rappelé avec force les conséquences que peut avoir le détournement de médicaments. Depuis, nous ne pouvons plus considérer ce sujet comme une simple question administrative : c'est un véritable enjeu de sécurité publique.

Par ailleurs, le Centre d'addictologie et de médecine légale de Paris estime que 56,7 % des médicaments détournés proviennent des pharmacies. Ce chiffre montre que la pharmacie constitue un point de passage essentiel qu'il faut sécuriser. En Suisse, où les modalités de transmission des ordonnances sont particulièrement permissives, il est indispensable de renforcer la sécurité du circuit du médicament.

C'est précisément l'objectif de ma motion : sécuriser la prescription, sécuriser la délivrance et protéger les patients. Une ordonnance électronique n'aura de sens que si elle garantit à la fois l'authenticité du prescripteur et l'impossibilité d'utiliser plusieurs fois la même ordonnance. Tant que ces deux conditions ne seront pas réunies, nous continuerons à laisser subsister une faille dont profitent les fraudeurs.

Certains pourraient dire que les pharmacies ont aussi un intérêt économique à vendre davantage de médicaments. Le problème ne se situe-t-il pas plutôt en amont, avec les prescripteurs, les patients ou les autorités de contrôle ?

Je ne pense pas qu'il soit juste de faire porter la responsabilité sur les pharmaciens. La très grande majorité exerce son métier avec sérieux et applique les contrôles qui sont à sa disposition.

Le véritable problème est qu'aujourd'hui ces contrôles sont devenus insuffisants. Avec les ordonnances transmises par e-mail ou par WhatsApp, le pharmacien peut, dans le meilleur des cas, vérifier qu'un médecin est bien l'auteur de la prescription. En revanche, il lui est impossible de savoir si cette ordonnance a déjà été délivrée dans une autre pharmacie.

C'est là que réside la faille du système. Un patient mal intentionné peut présenter la même ordonnance dans plusieurs pharmacies et obtenir autant de délivrances qu'il visite d'établissements, sans qu'aucun pharmacien n'ait les moyens techniques de détecter que la prescription a déjà été exécutée.

On ne peut donc pas demander aux pharmaciens d'empêcher une fraude qu'ils ne sont pas en mesure de détecter. Ils n'ont tout simplement pas accès à l'information essentielle : savoir si l'ordonnance est encore valable ou si elle a déjà été utilisée.

C'est précisément ce que ma motion cherche à corriger. Je ne propose pas de transférer la responsabilité vers les pharmaciens, mais de leur donner un outil de contrôle efficace. Une ordonnance électronique sécurisée doit permettre, en un seul scan du QR code, de vérifier deux éléments : que le prescripteur est authentique et que l'ordonnance n'a pas déjà été délivrée, totalement ou partiellement.

C'est cette seconde vérification qui manque aujourd'hui et qui permet encore certains détournements. Tant que cette information ne sera pas partagée entre les logiciels des médecins et ceux des pharmacies, nous conserverons une faille importante dans la sécurisation du circuit du médicament.

La question n'est donc pas de savoir si les pharmaciens contrôlent suffisamment. La vraie question est de leur donner les moyens de contrôler efficacement. C'est exactement l'objet de ma motion.

Le 29 juillet 2026. Source: L’interview a été réalisé par e-mail entre le 28 et 29 juillet 2026. Par Xavier Gruffat (pharmacien). Crédit photo: Pharmanetis Sàrl (Creapharma.ch).

Voir aussi une interview avec Thomas Bläsi sur notre chaîne YouTube

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