Les ordonnances muséales décollent en Suisse romande
Par Julien Tinner, Keystone-ATS
LAUSANNE - Déambuler entre les oeuvres d'un musée... sur prescription de son médecin. En Suisse romande, la pratique se développe dans les musées genevois, lausannois et neuchâtelois, en collaboration avec des médecins et plusieurs hôpitaux.
A Neuchâtel, les ordonnances offrent une entrée gratuite pour se rendre dans l'un des quatre musées de la ville, tandis qu'au Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne (MCBA), elles sont systématiquement accompagnées d'une visite guidée.
En vigueur depuis l'an dernier dans ces deux villes, la mesure semble convaincre: 850 des 1000 ordonnances disponibles pour 2 ans ont déjà été distribuées aux médecins généralistes de la ville de Neuchâtel, qui a étendu cette offre aux psychiatres depuis le mois de septembre. A Lausanne, le projet pilote mené avec le service de cardiologie du CHUV vient d'être pérennisé, tandis qu'en ville de Genève, tous les musées municipaux acceptent ces ordonnances depuis l'an dernier.
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Une thérapie du Beau
"Lorsque je lis les effets secondaires inscrits sur l'ordonnance - l'émerveillement ou l'euphorie - cela fait sourire les patients", raconte Stéphanie Mauler, psychiatre à Neuchâtel, interrogée par Keystone-ATS. Dans le traitement de la dépression, "il faut se forcer à faire des activités plaisir" et aller au musée permet d'y contribuer, comme le sport ou une balade en forêt, ajoute-t-elle.
"Pour des personnes qui voient tout en noir, cela permet de voir le Beau", illustre la spécialiste, même si elle reconnaît qu'après la première réaction positive, elle doit souvent remotiver ses patients pour qu'ils franchissent le pas.
Se rendre au musée permet de "se reconnecter, d'être plus contemplatif, retrouver sa curiosité et son envie de vivre", complète Marianne de Reynier Nevsky, responsable de la médiation culturelle pour la Ville de Neuchâtel. C'est une manière de s'extaire d'un quotidien rythmé par la maladie: "Lorsque l'on est malade, on est parfois reconnu que par cette identité et cela peut provoquer du découragement", rappelle-t-elle.
Pour le Dr Frédéric Sittarame, initiateur des visites muséales aux HUG, "on ne traite pas que le corps. Cela offre un espace pour autre chose que la maladie."
A Lausanne, les visites ont lieu en groupe et permettent de recréer du lien social. La parole circule, chacun peut exprimer son interprétation des oeuvres, à l'opposé d'une visite guidée conventionnelle. "Réunir des personnes touchées par la même pathologie leur permet de se sentir plus confortables, elles peuvent se comprendre et partager leurs expériences", décrit Sandrine Moeschler, responsable du secteur médiation au MCBA.
Si ces visites sont d'abord une manière de procurer des émotions positives, les médecins contactés par Keystone-ATS rapportent que les expositions peuvent aussi faire réfléchir. Elles permettent de prendre du recul sur sa situation personnelle en questionnant des thématiques parfois difficiles, comme la mort ou la séparation.
Moins d'anxiété, plus d'engagement
Aux HUG, le Dr Frédéric Sittarame initie des visites muséales depuis 2019. Pour le médecin associé au service de cardiologie, ces activités s'apparentent à un soin qui fait partie intégrante de la prise en charge. "En l'état actuel des publications scientifiques, nous savons que l'exposition aux oeuvres modifie la pression artérielle, réduit la sensation de stress et offre du bien-être tant physique que psychologique", relève-t-il.
Il ajoute que les visites au musée aident les patients à prendre du recul sur eux-mêmes et participent au sentiment de remise à zéro. "Cela diminue l'anxiété et la dépression, renforce l'estime de soi. Les patients y mobilisent leur capacité cognitive à réfléchir, se projeter dans l'avenir et à prendre des décisions", note le Dr Sittarame. Ces visites redonnent aussi aux patients l'envie de s'engager dans leurs soins.
Mais pour maximiser leur efficacité, il est préférable de répéter les visites. "Toutes les études indiquent qu'une exposition 'one-shot' est bonne mais pas suffisante. Il faut y retourner et partager en groupe", complète le Dr Sittarame, qui plaide pour ouvrir cette offre à tous les types de pathologies.
"Lors d'une dépression, les médicaments et la psychothérapie ne vont pas l'un sans l'autre. Donc une visite au musée peut améliorer l'efficacité du traitement", ajoute Stéphanie Mauler, psychiatre à Neuchâtel.
Prescrire une visite au musée, c'est un changement de paradigme pour les médecins, reconnaît Frédéric Sittarame. Mais pas encore pour les assurances maladie, qui ne prennent pas en charge ces coûts. Les ordonnances muséales reposent donc sur l'engagement des galeries et des hôpitaux partenaires. "Les musées comme le MCBA remplissent ainsi une mission de service public", résume Sandrine Moeschler.
Le 29 janvier 2026. Sources : Keystone-ATS. Crédits photos: Adobe Stock, Pixabay ou Pharmanetis Sàrl (Creapharma.ch).
